Au quotidien, Tranches de vie

Esse est percipi, douces réminiscences d’une ancienne khâgneuse.

Il est quatorze heures, je devrais me mettre à mon bureau et m’atteler enfin à l’écriture de mon partiel de demain. (Parce que oui, pour demain, je prépare mon oral chez moi, sur un sujet que j’ai moi même choisi, et c’est très chouette je dois dire).
Il est quatorze heures, donc, et depuis deux heures, je me replonge avec nostalgie dans les Trois dialogues entre Hylas et Philonous de Berkeley.

Je ne crois pas t’avoir beaucoup parlé philo ici, mais je vais quand même faire une petite remise en contexte. George Berkeley, c’est un philosophe du XVIIIe siècle né en 1685. Il est évêque anglican et n’est pas très apprécié des philosophes de son époque. (Ni de mes anciens camarades de khâgne je crois bien). Il écrit en 1713 les Trois dialogues dans le but de prouver non seulement l’existence de Dieu (oui, bon, il n’est pas le seul) mais aussi l’inexistence de la matière.
Il n’est pas vraiment question ici de faire un cours de philosophie, mais les grandes lignes sont posées.

L’an dernier, j’étais en prépa (oui, je sais, on sait !), et, me spécialisant en philosophie, je me devais de lire deux œuvres pour le concours. Celle-ci et une autre, de Kant cette fois. Seulement, épuisée par tout plein de choses, je n’ai jamais vraiment pris le temps de le lire, Berkeley, et heureusement que les cours de mon professeur ont été ce qu’ils ont été. Sans eux, je ne suis pas certaine que j’aurais pu faire quoi que ce soit tout en me laissant oisivement aller à mon désamour alors très fort des lectures obligatoires.
Par un heureux hasard, lors même que je suis à la fac cette année, j’ai recroisé la route de Berkeley au détour d’un cours d’histoire de la philosophie moderne et contemporaine. Un peu fainéante, j’ai choisi de passer mon partiel sur ce bonhomme. C’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui, plongée dans ce livre que j’ai boudé avec tant d’acharnement l’an dernier.

Je les revois dedans, toutes mes notes au crayon à papier, les remarques, les renvois de pages, et au fur et à mesure que j’avance dans la lecture, je ne peux m’empêcher de me dire « Ah qu’il est fort ! ».
Comme Hylas (qui défend l’existence de la matière face à son ami Philonous), je me rends, page après page aux démonstrations de Berkeley. Je suis admirative de la manière dont il fait passer celui qui conçoit pourtant le monde comme je le vois, pour un être d’assez mauvaise foi, finalement… Et tandis que j’avance dans ma lecture, la musique douce que j’écoutais en prépa, en allant lire sur mon banc alors que l’année se terminait, je ressens une douceur folle. Comme si je me laissais aller dans un tendre coton.
Elle revient petit à petit, la prépa. Mais bien plus douce cette fois, bien loin des crises, du ras le bol et des pleurs.
Elle se fait là, toute douce. Elle me chuchote son existence. Comme si elle demandait pardon un peu, pour les heures au fond du lit à ne plus pouvoir bouger, comme si elle demandait pardon pour l’impression de donner ma vie à quelque chose d’assez petit, finalement, pour ce sentiment de toujours trop vite, du temps qui file sans laisser le temps de se lire.
Elle demande pardon.
Et j’ai bien envie, tu sais, de lui pardonner tous ces moments pas top, à ma prépa. J’ai bien envie de lui dire que c’est pas bien grave finalement, que c’est du passé, et qu’elle m’a bien fait grandir.
J’ai bien envie, tu vois, de la retrouver un peu aujourd’hui, ma prépa. Rien qu’elle et moi au milieu de ces deux gugusses qui discutent, au petit matin de l’existence de la matière, ou de son absence.
Et, pour la première fois depuis qu’elle se rappelle à moi, j’ai bien envie de lui faire une petite place, à ma prépa. Une chaude et douillette, au milieu de tout le doux qu’elle a permis. Je ne veux pas oublier, bien sûr, tout ce qui s’est mal passé, tout ce qui m’a marqué, mais pour la première fois, je ne veux plus que ça remplace le doux.
Le doux de la retrouver, doucement au détours de notes au crayon, et les sourires de nostalgie.

Je ne la regrette pas mon année. Ni la manière dont je l’ai menée.
Elle a été ce qu’elle a été.
Pardonnée.

Merci !

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